Gay, recyclé, Special Olympics et musulman: une matinée singulière quelque part en Flandre

Je suis dans le train qui entre en gare de Olen. J’ai l’impression d’être en Pologne ou en Norvège. Je reviens du CSC Nike, une ville de 5 entrepôts gigantesques qui tourne 100% à l’énergie verte, à en croire les éoliennes et les infos à l’entrée principale, dans une zone flamande totalement inconnue de mon esprit, entre Anvers, Leuven et Hasselt. Quatre mille personnes travaillent 7 jours sur 7 24 h sur 24 pour dispatcher, ce mois d’avril, environ 412500 chaussures à travers l’Europe et le Moyen Orient. Kris, notre accompagnateur nous dit que c’est un mois tranquille. J’essaie d’imaginer toutes les petites boites d’un seul coup, mais c’est beaucoup trop. Nous ne pouvons pas entrer dans l’entrepôt car nous devons porter des chaussures de sécurité. Pas des Nike? A l’entrée du centre logistique, un mur végétal affiche la célèbre griffe américaine en vert clair sur vert foncé. Je me demande si les plantes sont naturelles. Je les touche pour essayer comprendre pendant que certains font des selfies. A côté, un panneau didactique explique le recyclage des chaussures en fin de vie. De la semelle aux tissus, les composants désaffectés servent à la fabrication de terrains de sports, du gazon synthétique aux pistes d’athletisme. Je ne peux pas m’empêcher de penser que à force de produire des chaussures, un moment, nous aurons toujours plus de pistes de sport et que il faudra encore plus de chaussures pour y courrir et que ça ne fera qu’augmenter sans fin. Je trouve ça à la fois intelligent commercialement et débile à imaginer, partout plein de pistes d’athlétisme, courbes oranges et lignes blanches, et je revois les images de Karl Lewis à Los Angeles en 1984, courir partout. En marchant avec Kris, dont je traduis les explications vers le français au groupe de jeunes de la Fondation Roi Baudouin, il me parle qu’en dehors de son boulot à la logistique, il est le coach national de l’équipe de basket féminin « specials », qualificatif pour les personnes avec une déficience mentale. Ils voyagent partout dans le monde et ont été aux jeux olympiques Specials. Mince, je suis à côté d’un coach national. Et avant-hier, Kevin De Bruyne est venu au shop, ajoute Kris. Je vois beaucoup de gens derrière des ordinateurs. Le centre des visiteurs se situe à l’écart des entrepôts opérationnels, dans un bâtiment à l’architecture ronde et épurée, au milieu d’un point d’eau. En y entrant j’aperçois une canne nord-américaine qui couve ses oeufs. Je m’arrête. Je la salue et je lui dit qu’elle a choisi un endroit bien étrange pour être au calme. Elle me répond par un sifflement rauque agressif d’avertissement « n’approche pas plus ». J’obéis et je passe mon chemin. Je rentre. Nous sommes accueillis avec soin. L’orateur de la matinée est Raf Van Oostjaioublié. Il se présente et je comprend « mister game », puis je lis l’écharpe scintillante qui repose sur sa veste élégante slim fit. Le bandeau noir avec lettres glitter fait pétiller « Mister Gay Europe » et il la retourne « Mister Gay Belgium ». Nageur, gymnaste et danseur de haut niveau, Raf nous raconte du haut de ses vingt deux printemps, la conquête de son titre, partie des moqueries dont il a souffert dès son adolescence dans les équipes de sport. Il parle dans un très bon anglais. Impossible de savoir ce qui se passe dans la centaine de têtes pubères qui l’écoute, ni même si ils comprennent concrètement cet anglais rapide. « Avez vous déjà fait partie d’une raillerie collective vis à vis de quelqu’un de différent et à la fois senti qu’à l’intérieur de vous ce n’était pas juste, d’attendre que quelqu’un réagisse et que personne ne réagisse »… Silence… A la fin, je vois une ado en pleurs dans les bras de Raf. Je recroise Kris qui enrichit son récit de coach. « Dans mon équipe de basket, 5 des 15 filles sont lesbiennes, avec ou sans handicap ça ne change rien ». Je ne sais pas bien ce qu’il veut dire. Il veut faire venir Raf. A midi, le catering sert des sandwich au jambon et au saumon. Quand j’arrive au buffet, il ne reste plus de fromage. Je mange une pomme. Végé? T’as rien! Je fais des blagues avec mes collègues sur les régimes alimentaires. L’embarras est gigantesque quand nous nous rendons compte que les sandwich au porc et au saumon ont été mélangés par erreur, alors que trois quart des jeunes est musulman. Je me demande si il vaut mieux ne rien savoir ou dire la vérité. Je roule dans mon train de retour, dans un paysage inconnu, dans un monde plein d’inconnues, de nouveautés, de différences, de changements, d’incohérences et d’envie de mieux, imparfait et parfait. Et je crois que j’aime ça.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.