La quatrième explosion

Alors voilà, notre stupide petit pays bordélique et sympathique est lui aussi touché, ému, violenté, traumatisé.

Mardi matin, j’apprends deux nouvelles en un sms. Géraldine, au départ à l’aéroport avec notre fils aîné m’écrit « Je vais bien. Il y a eu deux explosions». Hein ? Une info « plus » et une « moins » qui ne font pas une somme nulle. « Tout le monde m’appelle en pleurant. ». On en rit un peu. Ni Géraldine, à 10min des explosions, ni moi dans mon petit village coupé du monde, n’éprouvons de la peur, de l’angoisse, du danger. Pas à ce moment.

Trois heures et quelques sms plus tard, j’entre en voiture dans Zaventem dorp pour retrouver Géraldine et Jules. Le village flamand est envahi de voyageurs sans valises, avec pour seules ailes des couvertures sur les épaules. Des SDF de luxe avec laptop. Je suis pris de sympathie et de pitié pour ces voyageurs immobiles. Comme moi, ils sont perdus. Un peu zombies.Qu’est-ce qu’on fout tous ici ? Ni drame. Ni panique. Pas à ce moment.

Les sauterelles d’acier sont clouées au sol. Le temps a implosé et absorbé l’agitation de nos vies bien remplies. Agendas vides. Réseau saturé. Réunions annulées.

Nous offrons un lift à trois inconnus, un américain, une lituanienne et un italien jusqu’à Leuven. Des larmes coulent. Des rires et de la joie aussi. Il y a de l’amour et de la simplicité. Personne n’a entendu de bombes, vu d’images, écouté les médias. La réalité, c’est qu’on est ensemble. C’est un moment improbable, presque agréable et sans pathos.

Voilà mes images du 22 mars 2016. Un village. De l’entraide. Du calme.

La sphère médiatique et l’émoi numérique gonflent au fur et à mesure des heures. Réseaux sociaux, radio, photos, messages, …. ça bouillonne, ça fustige, ça hurle. J’ouvre mon ordinateur le lendemain et parcours les images. Le drapeau belge est sur tous les monuments du monde. Mon petit pays surréaliste est soudainement gonflé à la sauce comics « Terrorisss vs Manneken pis». Un léger malaise m’envahit.

Le contraste entre cette imagerie mondiale élaborée, presque spectaculaire et la simplicité de la situation vécue la veille est troublant, disproportionné. Cette projection de l’actualité est foudroyante, assourdissante.

J’ai entendu parler de trois bombes. Deux à Zaventem. Une dans le métro.

Une 4eme bombe a pourtant éclaté. Une bombe qui n’existe pas vraiment. J’ai mal. Je suis blessé. Je ne la sentais pas avant d’ouvrir mon ordinateur, avant d’allumer la radio.

La violence de l’opération suicide me bouleverse autant que le fracas médiatique et politique qui la relaie, la grandit, la gonfle, la durcit. Et si nous avions inventé une bombe sans le vouloir ? Une bombe qu’on se fait exploser nous même à la gueule ? Sommes-nous nos propres terroristes ?

On n’arrivera pas à me faire croire que ces bombes viennent d’un autre monde. Qu’il y a les bons et les méchants. Tout notre organisme-humanité souffre. Nous avons une maladie, révélée par ces attentats. Les insultes et injures vis à vis des terroristes n’ont pas de prise. Je suis inquiet d’autre chose, plus global, plus invisible, plus sournois.

Vers 8h, alors qu’explosait la première bombe, des gens dormaient paisiblement, d’autres étaient dans leur voiture en train de se garer au parking de l’aéroport. Le foisonnement de la vie était à l’oeuvre partout sur la planète. Des enfants allaient à l’école, des malades souffraient, des couples faisaient l’amour. Une voiture a sans doute renversé un enfant, ailleurs, quelque part sur notre planète. Des morts et des vivants.

Il m’est impossible de ne pas relier les victimes innocentes de mardi matin à celles qui meurent loin de nos yeux, au quotidien, et que nous oublions après avoir éteint la télé. Chaque vie compte, à Zaventem, en Irak, en Syrie ou ailleurs. Ces morts sont injustes. Ces bombes sont épouvantables, qu’elles soient « terroristes » ou « défensives ». Il n’y a aucune différence. Pourquoi crée-t-on une différence ?

« C’est la proximité qui rend la douleur et l’émotion plus vive » me dit-on. Le peuple belge est aux premières loges. Oui. Vraiment ?Bizarrement, les personnes que j’ai emmenés en voiture, aux premiers rangs du « drame » , Géraldine, Jules et ces voyageurs, ne me paraissent pas si bouleversées. Ils étaient proches des deux explosions et loin de l’explosion médiatique qui a suivi.

Sommes nous nos propres terroristes ? La peur alimente une bête en moi. Je l’ai senti. Elle a noué mes tripes. M’a fait douter… Couper la radio. Éteindre mon ordinateur. Travailler cette bête avec les mots. Faire sortir ce truc pourri en moi. Par essai erreur, voilà ce que j’essaye de faire avec mes mots, depuis 48h.

Dans la forêt autour du feu, dans la parole, dans le rire, avec les enfants, les amis, avec le soleil, le silence, ce texte finit par sortir, morceaux par morceaux. Ce monstre s’éteint de lui même, disparaît. Il me fait presque rire.

J’éprouve de l’amour. Celui que certains essayent de qualifier de « naïveté face à la barbarie ».

Le même genre d’amour qui fait déplacer les réfugiés sur des milliers de kilomètres. L’amour qui fait se réunir les familles, les amis, les inconnus. L’amour qui fait tomber les murs de l’Homme, effacer les frontières de notre esprit, balayer les interdits du passé, les dogmes de la bienséance, aplatir les montagnes, boucher les fossés et tout le tintouin.

La 4eme bombe est la pire de toute, invisible et tenace, en chacun de nous. Elle m’explose à chaque attentat. Elle m’étouffe, me réduit, me contracte.

Aaaah mes amis, virtuels et bien réels, voyageurs, hommes d’affaires, bagagistes, contrôleurs et tristes terroristes, terriens endeuillés, nous sommes des innocents.

L’accueil, la fraternité et la paix est notre affaire à tous, notre devoir, notre responsabilité, notre djihad. Putain je vous aime et j’ai envie de vous le dire bien fort, de vous l’écrire bien fort. Je voudrais vous serrer dans mes bras, chacun de vous, chacun, même ces inconnus que je croise en rue depuis mardi matin. Fais péter ! Danse. Rigole. Embrasse. Guili guili.

Merci à tous ceux qui m’ont aidé à faire sortir ce texte, que j’ai rencontré depuis mardi matin. Grâce à vous j’ai pu retourner cette énergie brutale en moi vers la lumière. A l’amour !

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4 réflexions sur “La quatrième explosion

  1. Merci Martin pour ce texte bouleversant de sincérité et d’espoir…me trouvant à des milliers de km de vous, ce 22 mars semble réel et irréel….moi aussi je vous embrasse tous….

  2. merci d’avoir mis des mots sur ce que je ressens depuis si longtemps… bien avant le 22 mars…

  3. Beste Martin,
    na de Open Space op improovelicious kwam ik op je blog terecht. Bedankt voor de waarderende positiviteit in je begeleiding van de Open Space. Die positiviteit en verbondenheid vond ik ook terug op je blog en daarom ga ik je blog volgen. Groeten uit Leuven!

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